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[𝐋𝐞𝐭𝐭𝐫𝐞 𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐭𝐞 𝐚̀ 𝐆𝐫𝐞́𝐠𝐨𝐫𝐲 𝐏𝐫𝐚𝐭𝐬, 𝐩𝐢𝐥𝐨𝐭𝐞 𝐛𝐨𝐦𝐛𝐚𝐫𝐝𝐢𝐞𝐫 𝐝’𝐞𝐚𝐮 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐒𝐞́𝐜𝐮𝐫𝐢𝐭𝐞́ 𝐜𝐢𝐯𝐢𝐥𝐞] Monsieur Prats, En tant que commandant de bord sur avion bombardier d’eau de la Sécurité civile, votre parole mérite d’être entendue. Vous connaissez mieux que beaucoup la réalité des incendies, l’engagement des équipages et les besoins immenses de notre sécurité civile. Personne ne conteste la nécessité d’avoir davantage de moyens face à des feux dont l’intensité ne cesse d’augmenter. Votre colère est légitime. Elle est celle d’un professionnel qui voit, été après été, les risques s’aggraver tandis que les moyens peinent à suivre. Mais je crois que vous vous trompez de colère. Le problème n’est pas que la Seine ait été dépolluée ; le problème est que, depuis des années, notre sécurité civile n’a pas bénéficié des investissements qu’elle méritait. Sur France Info, vous déclariez : « J’étais en train d’écoper sur la Seine et j’étais en train de prendre de l’eau qui avait coûté 2 milliards d’euros aux Français pour une dépollution alors que pour 2 milliards d’euros, on peut acheter 15 Canadair et 10 ans de maintenance. » Ces formules frappent les esprits. Mais elles reposent, me semble-t-il, sur une fausse alternative. Dire que les milliards investis dans la Seine auraient pu être intégralement consacrés à l’achat de Canadair revient à considérer que ces dépenses relevaient du même choix budgétaire. Ce n’est pas le cas. Il ne s’agit ni des mêmes politiques publiques, ni des mêmes financements, ni des mêmes objectifs. Si l’on suit ce raisonnement, alors tout investissement public pourrait être converti en nombre de Canadair. Le futur porte-avions de nouvelle génération, estimé à plusieurs milliards d’euros, pourrait lui aussi être présenté comme autant d’avions bombardiers d’eau non achetés. […] Les bénéfices de TotalEnergies, la fraude fiscale ou une contribution sur les superprofits pourraient aussi être traduits en Canadair, en casernes ou en pompiers. On voit bien que cette logique atteint rapidement ses limites. […] En revanche, certains choix budgétaires ont un lien direct avec notre capacité à lutter contre les incendies. Les 52,8 millions d’euros de crédits retirés à la sécurité civile en 2024, qui ont conduit à l’abandon de la commande de deux Canadair, relèvent bien d’un arbitrage ayant un impact immédiat sur nos moyens. La dépollution de la Seine n’est pas une dépense absurde ou un simple héritage des Jeux olympiques. C’est un chantier d’intérêt général engagé depuis des décennies pour réparer plus d’un siècle de pollution. Il a permis de moderniser les réseaux d’assainissement, de limiter les rejets d’eaux usées, d’améliorer le traitement des eaux, de restaurer la biodiversité et de protéger une ressource devenue stratégique face aux sécheresses et au dérèglement climatique. […] La vraie question est donc : pourquoi la France n’a-t-elle pas suffisamment investi dans sa sécurité civile alors que les scientifiques alertent depuis des décennies sur l’augmentation des mégafeux ? Pourquoi le renouvellement et le renforcement de notre flotte aérienne n’ont-ils pas été anticipés ? Chercher la réponse dans la dépollution d’un fleuve est une erreur de diagnostic. On ne protège pas nos forêts en renonçant à protéger notre eau. On ne finance pas les Canadair en abandonnant les politiques environnementales indispensables. La France a besoin des deux : d’une sécurité civile renforcée et d’une adaptation massive au dérèglement climatique. Les opposer détourne le débat des véritables choix politiques qui ont été faits, ou qui n’ont pas été faits, depuis des années. Les Canadair ne manquent pas parce que la Seine a été dépolluée. Ils manquent parce que, depuis trop longtemps, les moyens consacrés à la sécurité civile et à l’adaptation au dérèglement climatique n’ont pas été à la hauteur des défis annoncés par les scientifiques. C’est précisément ce faux dilemme qui masque les vrais choix politiques.